• La complexité humaine

     

     

     Qin

     

     

        L'ordre, il est dans la culture, dans la société. Et certes, la déprogrammation génétique est liée à la programmation socioculturelle, au système de normes et d'interdits, aux règles d'organisation de la société. Mais depuis notre arrivé dans notre ère historique, nous connaisons des sociétés instables, avec leurs antagonismes internes, les luttes pour le pouvoir, les conflits extérieurs, les destructions, supplices, massacres, exterminations, à ce point que le bruit et la fureur constituent un trait majeur de l'histoire humaine.

      Ainsi, les désordres historiques apparaissent à la fois comme lexpression et la resultante d'un désordre sapiental originaire. Contrairement à la croyance reçue, il y a moins de désordre dans la nature que dans l'humanité. Dès lors qui surgit la face de l'homme cachée par le concept rassurant et emollient de sapiens. C'est un être d'une affectivité intense et instable qui sourit, rit, pleure, un être ansieux et angoissé, un être jouisseur, ivre, extatique, violant, aimant, un être envahi par l'imaginaire, un être qui sait la mort et ne peut y croire, un être qui sécrète le mythe et la magie, un être possédé par les esprits et les dieux, un être qui se nourrit d'illusions et de chimères, un être subjectif dont les rapports avec le monde objectif sont toujours incertains, un être soumis à l'erreur, à l'errance, un être qui produit le désordre.

     Tout animal dotté de ces tares démentielles, aurait été sans doute éliminé impitoyablement par la sélection darwinienne. Pour le biologisme et l'anthropologisme, il est inconcevable qu'un animal qui consacre tant de ses forces à jouir et à s'énivrer, qui perd tant de temps à enterrer ses morts, accomplir des rites, danser, décorer, si mal ajusté dans son rapport avec l'environement et avec lui même, ait pu, non seulement survivre, mais accomplir, dans l'univers hostile, dans le froid des glaciations, des progrès techniques, intellectuels et sociaux décisifs.

     On ne peut plus imputer désordres et erreurs aux insuffisances naïves, aux incompétences de l'humanité primitive, que réduiraient progressivement l'ordre policé et la vérité civilisée. Le processus est bien plutôt, jusqu'à aujourd'hui, inverse. On ne peut plus opposer substantiellement, abstraitement, raison et folie. Il nous faut, au contraire, surimposer au visage sérieux, travailleur, appliqué d'homo sapiens, le visage à la fois autre et identique d'homo demens. L'homme est fou-sage. La vérité humaine comportr l'erreur. L'ordre humain comporte le désordre.

      Dès lors, il s'agit de se demander si le progrès de la complexité, de l'invention, de l'intelligence, de la société se sont faits malgré, avec ou à cause du désordre, de l'erreur, du fantasme. Et nous répondons à la fois à cause de, avec et malgré, la bonne réponse ne pouvant être que complexe et contradictoire.

     

     

     

    Edgar Morin / La complexité humaine

         

         

          


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