• Pain et wifi

     

     

    Pain et wifi

     iofdi

     

         Au delà de sa vacuité, l'expression figée "24/7" exprime une redondance statique qui élude tout rapport avec les textures rythmiques et periodiques de la vie humaine. Elle évoque un schéma arbitraire et immuable, celui d'une semaine qui se déroulerai hors de toute expérience découse ou accumulative. Si l'on disait par exemple "24/365", ce serait déjà autre chose, car on expérimenterait alors -bien que assez lourdement- l'idée d'une temporalité longue dans laquelle un changement peut advenir, où quelque chose d'imprévu peut se produire.

           Beaucoup d'institutions du monde développé fonctionnent déjà depuis plusieurs décennies sur un régime "24/7". Ce n'est que depuis peu que l'élaboration et le modelage de l'identité personnelle et sociale  de chacun ont  été réorganisés conformément au fonctionnement ininterrompu des marchés et des réseaux d'information. Un environnement "24/7" présente l'apparence d'un monde social, alors qu'il se réduit à un modèle asocial de performance machinique -une suspension de la vie qui masque le coût humain de son efficacité. Il ne s'agit plus de ce que Lukács et d'autres auteurs avaient identifié au début du XX siècle, comme le temps vide et homogène de la modernité, temps métrique ou calendaire des nations, de la finance ou de l'industrie, dont étaient exclus aussi bien les espoirs que les projets industriels. Ce qui est nouveau, c'est l'abandon de l'idée même que le temps puise être associé à un quelconque engagement dans des projets de long therme, y compris les fantasmes de "progrès" ou développement. Un monde sans ombre, illuminé "24/7", amputé de l'altérité qui constitue le moteur du changement historique; tel est l'ultime mirage de la posthistoire-. 

           Le temps "24/7" est un temps d'indifférence, ou la fragilité de la vie humaine revêt de moins en moins d'importance, où le sommeil n'est plus ni nécessaire ni inévitable. En ce qui concerne la vie professionnelle, l'idée qu'il faudrait travailler sans relâche et sans limite devient plausible, voir normale. On s'aligne sur l'existence des choses inanimées, inertes ou intemporelles. Entant que slogan publicitaire, l'expression "24/7" attribue une valeur absolue à la disponibilité, mais ce faisant aussi au retour incessant de besoins et d'incitations vouées à une perpétuelle insatisfaction. Le phénomène de la consommation sans entrave  n'a pas uniquement une dimension temporelle. L'époque où l'on accumulait essentiellement des choses est depuis longtemps révolue. Aujourd'hui, nos corps et nos identités absorbent une surabondance croissante de services, d'images, de procédés, de produits chimiques, et ceci à dose toxique si ce n'est souvent fatale. La possibilité d'intermèdes sans achat ou sans publicité, la survie individuelle à long terme n'est plus d'aucun poids dans la balance.

                 L'impératif "24/7"  fait corps avec la catastrophe écologique, participe de sa promesse de dépense permanente, du gaspillage infini qui alimente et du chamboulement profond des cycles et des saisons qui sous-tendent l'intégrité écologique de la planète.

     

     

     

    Jonathan Crary 

    24/7  Le capitalisme à l'assaut du sommeil    

    Jonathan Crary est professeur d'histoire de l'art et d'esthétique à l'université de Columbia à New York          


  • Commentaires

    1
    Dimanche 25 Novembre 2018 à 16:41

    Bonsoir Angel,

    Un texte très intéressant qui rend très bien compte du phénomène actuel selon lequel la course à l'argent pour l'argent a tout simplement tué en l'homme sa capacité à s'émouvoir. Son temps est tout entier consacré à ce souci purement matériel qu'engendre la société de consommation. Même son instinct créatif tend à disparaître et c'est bien dommage, car sans créativité, on devient des robots déshumanisés qui ne font que survivre.

    Merci pour le partage de cette belle analyse.

    Bonne soirée et excellente semaine !

    Amitiés,

    Martine

      • Dimanche 25 Novembre 2018 à 18:55

        Bonsoir Martine,

        Merci pour votre commentaire. Certes, quand on réfléchi aux causes qui nous compliquent l'existence et nous divisent, celles ci ne sont pas difficiles à identifier et, elles sont nombreuses. Mais nous, on dirais que nous avons de plus en plus de mal à les surmonter. C'est triste. Un peu de courage suffirait pour éviter pas mal d'injustices.

        Bonne semaine à vous aussi.

        Amitiés

        Angel

         

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :